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Incantations

Dans l’incantation comme dans le chant profane, le mental joue un rôle prépondérant. Chaque son contient une source de données faites de sensations, d’émotions et de subjectivité. Ces informations sont véhiculées par le chanteur qui dispose d’une large gamme de tons, d'impressions enfouies dans son subconscient, engrangées dans son vécu et qu’il transmettra naturellement à l’auditeur.

Chaque chanteur délivre sa saga intérieure. Ce patrimoine parfois encombrant est intransmissible par le seul canal des sens objectifs. Pour reprendre une idée chère au philosophe Deleuze, il y a dans chaque son des plis, une organisation interne dans laquelle transitent une multitude d'informations qui s’impriment dans la mémoire du corps, le stimulent et le transforment.

La voix module et modèle l’être en devenir. Certaines musiques répétitives induisent des états de conscience modifiée et tissent une trame qui se resserre autour d’un événement, d’un souvenir, d’un problème qui n’a pas été résolu et qui ressurgit, comme revisité, redéployé, souligné par le son. Toute musique induit des images mentales mais certaines révèlent des champs enfouis de l’inconscient, des blocages, des inhibitions.

En musicothérapie, le patient est confronté à ses propres turbulences, à ses dissonances. Il est ce combattant des ténèbres qui, comme le héros du mythe solaire, traverse une série d’épreuves par l’intermédiaire des sons.

Le monde dans lequel nous vivons traverse également de nombreuses mutations. L’évolution ou l’involution de la musique suit le même itinéraire mais parfois avec quelques longueurs d’avance. Elle annonce des changements profonds dans la société, de nouveaux courants de pensée. Elle précède nos dérives et anticipe nos renaissance.

Le dodécaphonisme, le sérialisme, la gestion des séries aléatoires de douze sons proclament l’avènement d’une civilisation informatisée, du management, de la pensée rationnelle dominante. Le rap est une musique urbaine qui permet d'observer des primates qu'on croyait disparus dans leur milieu naturel. Il renvoie à la culture tribale, au clan, à une expression libre qui, paradoxalement, se retrouve sur Internet. Le rave, la techno sont festives, rassembleuses, mais leurs rythmes extatiques tournent désespérément à vide. Le new-Age et ses musiques relaxantes, méditatives et parfois minimalistes s’inscrivent dans une vision holistique de l’être prônée par quelques chercheurs sincères, et aussi par des  groupes sectaires. La world music replace l'individu dans son chant de la terre, dans sa recherche d'un mode de vie naturelle respectant l'environnement.

L’engouement pour le chant sacré s’ouvre sur des pratiques de développement personnel où l’être est maître de son corps et de son esprit, libéré des dogmes et des religions, relié à une spiritualité universelle et dépouillée de tout rituel. Cette harmonie retrouvée, le Sâr Péladan, ésotériste rosicrucien, l’a décrit au début du siècle en ces termes : « la Belle qui dort en sa beauté et qu’il faut réveiller par le baiser d’une interprétation analogue à son essence. »

Influence positive du chant primordial
Avant les fleuves et les orgiaques repas des vents et des tempêtes, le son incréé dormait dans le berceau du néant. Le Créateur alla le réveiller! Trois principes tantriques comme trois fées se penchèrent sur son berceau : l’Essence (bindu), le son (nâd), l’impulsion (spandam).

De cette Œuvre majeure, aboutie, l’homme en fit un plus ou moins bon usage : il saccagea la nature et ne fut pas toujours "juste de voix". A-t-il conscience que chaque chant dans sa bouche est une recréation du monde et chaque retour au silence, une méditation sur son mystère ? Par contre, il comprit très tôt que la vibration sonore représentait le moyen fondamental de transmission pour exercer sa magie blanche ou noire, pour soigner ou pour détruire. Le mantra libérait une énergie qui atteignait sa cible et qui la modifiait. Ces mantras libérateurs sont en usage aujourd’hui comme hier et voisinent avec d’autres formules, d’autres refrains, d’autres slogans sans doute plus mercantiles et pernicieux, car pensés pour du profit et par des profanes.

Donc, l’homme croyait aux vertus des sons magiques, à leur puissance et les associait à des danses, des gestes symboliques, des rituels. Ces sons primordiaux se manifestaient sous la forme de voyelles, de mots de puissance, de « noms-germe » ou bîja, de formules syllabiques et incantatoires.

Parmi ces sons, citons le plus connu, OM, le Verbe imprononçable de Dieu qui, dans la tradition hindouiste, contient les écritures sacrées et la totalité des harmoniques, mais aussi IESCHOUAH, LUMEN ADONAI, ALLELUIA ou encore le OIW celtique, l’alphabet des arbres etc… La liste est inépuisable.

Ces mots dits de puissance ne gardaient leurs pouvoirs que s'ils étaient émis avec discernement dans le cercle étroit des initiés et en respectant des règles rituéliques précises.

Nos anciens demandaient au chant magique d’opérer les miracles les plus incroyables : dans l’ancienne Egypte, le dieu Ounos est préservé des morsures de serpents dans ses voyages d’outre-tombe grâce à une formule incantatoire ; le poète latin Lucain nous dit que « la peste fuit sous l’influence du chant » ; le savant grec Théophraste nous indique que la coxalgie se guérit par une musique en mode phrygien ; Platon préconise l'incantation contre les douleurs de l’enfantement.

Non seulement on prête au chant des vertus curatives mais on pense que la musique a une influence sur le climat social et politique. Pour mieux gouverner, les grecs emploient le mode dorien. Ce qu’on a qualifié de modes anciens étaient en fait des mélodies différentes qui correspondaient chacune à un "ethos" spécifique, c'est à dire à un climat émotionnel induit chez l'auditeur et l’exécutant. Il y eut ainsi de nombreuses tonalités. Platon, toujours lui, rejette l'ionien qu’il trouve plaintif et efféminé et lui préfère le dorien qui inspire le courage, et le phrygien qui incarne la sobriété. Les chinois, quant à eux, attribuent les cinq notes de leur gamme pentatonique respectivement au Prince, aux ministres, au peuple, aux affaires et aux objets.

A Athènes, l’éducation musicale est au cœur du système pédagogique avec l'art oratoire et l’art du mouvement. Protagoras décrit au jeune Hippocrate la manière de transmettre la connaissance aux plus jeunes grâce aux disciplines artistiques et sportives afin de bâtir sa vie autour d'un code moral qui guidera leurs actions tout au long de leur existence : les textes des grands auteurs seront appris par coeur, l'apprentissage de la cithare et la pratique du chant en modes dorien ou phrygien les inciteront à la tempérance et à la patience, la déclamation et la gymnastique leur apporteront de la combativité et de la confiance en soi.

Ce sont les professeurs, les maîtres qu’il faut imiter puisqu’ils délivrent une éthique musicale, une «formation de l'âme», un code de conduite dans la société. Protagoras ajoute : "D'ailleurs, après que les enfants soient passés entre les mains des parents et des maîtres, la cité, à son tour, leur apprend ses lois et à régler leur conduite sur elle, comme un modèle, au lieu de les laisser faire à leur tête et suivant leurs fantaisies. Ces lois ont été inventées, jadis par de vertueux législateurs et la cité exige qu’on gouverne et se laisse gouverner par ses lois… ".

Voix et rituels de la Grèce antique
En Grèce, l’aulos de roseau, instrument végétal à anche, accompagne les chants, les danses et les rites initiatiques qui célèbrent le retour des saisons.

L’aulos est souvent double, composé de deux tuyaux dont l’un émet un bourdonnement grave évoquant celui d’un insecte et l'autre un son plus aigu à l’octave.

Ces cérémonies qui ponctuent la vie paysanne, se transforment en drames liturgiques mettant en scène "les noces de la fécondité" entre Zeus et sa sœur Déméter, ou encore la fête de la vigne et son culte dionysiaque. Des percussions accompagnent les chœurs qui dansent la thymélée autour de l’autel. Le dithyrambe est une forme de dialogue qui s'instaure entre le chœur et le chanteur qui tient le rôle du Dieu Dionysos : prémices de la tragédie classique. Les choreutes sont rassemblés autour du chef de chœur, le choriphée, et de l'aulète, le joueur d’aulos.

Pour avoir plus de pression de souffle, il n’est pas rare de voir un aulète museler ses joues avec un accessoire en cuir appelé la phorbia. L’aulos est le meilleur compagnon de la voix humaine et il aime l’imiter. Aristoxène cite, entre autres, l’aulos « à tessiture de jeune fille, de jeune garçon, ou de cithare », ou encore celui qui est plus grave que les voix gutturales des hommes : hyperteleios.

Le dithyrambe qui, à son origine, était "un chant de sacrifice du bouc" se développe en un véritable genre choral. Plus tard, la tragédie classique, élaborée comme un opéra, comprend de nombreux actes chantés dont l'un s'achève par une danse frénétique où acteurs et chanteurs donnent libre cours à leurs émotions. L’exodos conclut la représentation par une procession chantée et dansée.

Loin du tumulte des villages et des villes, le berger chante avec sa lyre les beautés de la vie pastorale, le cheminement des troupeaux dans les collines. Les chants de la société agraire rejoignent alors leur source naturelle: le grand ordre de la nature.

Mais dans les clameurs de la cité, vers moins 615 avant notre ère, l’un des premiers grands joueurs de cithare connu, le compositeur Terpandre, invente la scolie : une chanson à boire. Les chants sans paroles en duo avec la cithare donnent lieu parfois à des improvisations régies par des règles précises (les nomes) qui procèdent de la même approche créative que les râgas de la musique indienne. Selon le médecin Galien, la tessiture très aiguë d'un nome provoqua l'éclatement des veines d’un chanteur !

Les manifestations chorales sont nombreuses dans les cités de la Grèce antique et s’il ne nous reste rien des mélodies chantées à l’unisson, les vers de Pindare et de Stésichore ont traversé les siècles.

Bien sûr, la musique grecque n’est pas élaborée à partir de fréquences précises mais d’intervalles et de hauteurs relatives en fonction de la tessiture du chanteur. Celui-ci émet un son qui lui correspond et à partir de cette note personnalisée, interprète son chant monodique (le même principe est appliqué en musique indienne avec la hauteur variable du Sa ou note fondamentale).

Leur système harmonique est basé sur la quarte, la quinte et l'octave : des intervalles parfaits, ou symphoniae, qui sont des multiples du son fondamental. La quarte est ce carré musical, cet intervalle fixe sur lequel gravitent comme des sphères les autres notes au gré des intonations vocales et instrumentales.

A partir de cordes de longueurs différentes et de l’intervalle de quarte, les pythagoriciens ont établi les premières consonances qui serviront de base à notre acoustique musicale. Leurs mélodies sont simples, composées d’une succession de quatre sons ou tétracorde, mais servies par ces variations de l’âme, ces humeurs et ces richesses harmoniques imprévues qui mettent l’auditeur en état de grâce devant tant de richesses d’improvisation et de dévotion musicale.


 Philippe Barraqué

© 1999 Extraits du livre A la source du chant sacré de Philippe Barraqué (ISBN : 2-912677-06-8). Tous droits de reproduction, de traduction, d’adaptation et d’exécution réservés pour tous pays . All rights reserved.

 

 

                

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Mise à jour : 2010
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