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Belevodye, Terre
des Blanches Eaux, Shambhala, Royaume des Sages : récits
picaresques de Nicolas Roërich et d'Alexandra David-Neel qui
piquent au vif notre imagination, notre capacité à
visualiser, à se projeter dans un ailleurs, un Absolu, un
chant merveilleux, échappatoire à notre condition
humaine. Laissons se dérouler le long parchemin des légendes
qui entourent l’Asie Centrale, les conquêtes et les tumultes,
les hordes de tartares et l'ombre de Gengis Khan dont l’appétit
guerrier prit pour camp retranché la couronne blanche des
monts Altaï avant d’embraser la Chine du nord, le Caucase et
la Volga.
L’Altaï est
souvent considéré comme le berceau du chant harmonique
: une technique vocale dite diphonique (à deux sons) puisqu’elle
permet d'émettre simultanément un bourdon dans le
grave et une fréquence aiguë.
On retrouve ce chant
au Touva, province de l’ex-Union Soviétique, où cette
technique à deux, et même trois voix, est la plus étonnante.
Mais l’harmonique est universel : ferment de chaque son, de chaque
instant musical, des timbres vocaux et instrumentaux, expression
du non-son puisque ce composant sonore se multiplie en série
harmonique sans toujours être décrypté par notre
sens auditif. Il se prolonge dans le silence rejoignant l'infiniment
petit : les neurones, les cellules...
Chaque harmonique
est un filtre, une transformation, un passage qui modèle
et complexifie le son. Il est à l’image de l'être,
de son évolution, de ses musiques énergétiques.
Le chamanisme
: de Gengis Khan à nos jours
Les chants altaïques
sont spectaculaires, ancrés dans les traditions puisque des
joutes vocales sont encore organisées de nos jours en Asie
Centrale. Ils s’accordent avec la grandeur du lieu et ses températures
extrêmes, avec les monts Altaï et Khangaï et plus
au sud-est les désertiques Gobi et leurs vallées de
sable. Diversités ethniques qui se reflètent dans
les multiples formes de chants diphoniques.
En Mongolie, on
ne dénombre pas moins de quatorze ethnies : les Khalkas sont
majoritaires tandis que les Olot, Kasakh, Torgout, Dervot, Khoton,
Darkhat et Dzakhtsin vivent dans les montagnes, parfois dans des
yourtes. La capitale Oulan Bator (« le héros rouge
») s’appelait jadis Urga, lorsqu’elle était, en 1664,
le lieu de résidence du Grand Lama ; mais c’est au treizième
siècle, alors qu’elle porte le nom de Karakorum, que sévit
le mythique Gengis Khan. Redoutable guerrier et habile négociateur,
il est à l’origine du nom monghol qu’il attribua à l'une de ses hordes de cavaliers sauvages.
Témudjin,
alias Gengis Khan, n’accorde pas beaucoup d'intérêt
aux pratiques chamanistes pourtant très répandues
sur son territoire. Il s’en sert toutefois pour entretenir le moral
des troupes, pour stigmatiser son peuple.
Les chamans invoquent
les grands esprits des quatre éléments mais aussi
les démons du ciel tangri qui intercèdent en leur
faveur. Aux malades est administrée l’airag, une potion magique
stimulante à base de lait de jument fermenté, et le
masque maghal exhibé lors des danses religieuses protège
de tous les maux.
Animistes et très
superstitieux, les mongols aiment se placer sous la protection de
toutes les religions : les nestoriens de Syrie, les moines bouddhistes,
les missionnaires chrétiens et les mollahs musulmans forment
une grande famille universelle qui renforce leur champ de force
spirituel et leurs croyances magiques.
Tout comme le chant harmonique
assure ce continuum entre le son créé et incréé,
la vibration incarnée dans l'homme et le Verbe divin, les
mongols « connectent » leurs pratiques animistes aux
grands courants de la pensée religieuse.
Jadis, avant que
l’ancien pouvoir soviétique n’éradique nombre de prêtres
et de chamans en les enfermant dans des camps, le rhapsode, musicien-itinérant,
était recruté dans les monastères. On recherchait
sa voix gutturale et sa diction parfaite pour interpréter
des chants traditionnels accompagnés par le marinehour, violon
à deux cordes en crin de cheval, et par la guimbarde et la
timbale qui conduisaient les danses et les jeux de mystères.
Le musicien magicien faisait bondir les démons aux masques
de lion et d’éléphant, les dieux de la guerre et de l'abondance, et la danse comique du vieillard et des quatre squelettes
se poursuivait jusqu’à l’aube naissante.
Guimbarde et chant
dédoublé
Les hordes de feu
de Gengis Khan hantent encore les mémoires et de nos jours,
des chanteurs mongols se réunissent pour interpréter
des chants épiques entrecoupés d'intermèdes
musicaux à la guimbarde. Ce petit instrument d'origine chamanique
constitué d’une lame souple en acier fixée sur une
boucle en fer forgé utilise les résonances de la cavité
buccale, la mobilité de la langue et des lèvres, et
la puissance du souffle. Jadis, la lame vibrante pouvait également
être taillé dans du bambou ou de l’argent, l'important
étant sa flexibilité pour obtenir des graves profonds
et un champ fréquentiel étendu.
Il y a bien sûr
beaucoup de similitudes avec les techniques de chant harmonique
tant au niveau du son fondamental continu que des fréquences
aiguës générées par la forme de la bouche
et ses résonateurs. Des chemins parallèles les conduisent
aux quatre coins du monde.
L’usage de la guimbarde traverse les
siècles et les continents: de Formose à la Chine,
d’Afghanistan en Haute-Autriche où elle prend à chaque
fois des formes différentes. Elle concertise au dix-huitième
siècle avec les instruments les plus inattendus comme la
basse de Flandre, appelée aussi bumbasz, et formée
d’une caisse de résonance ventrue : une vessie de porc plantée
d’un pic sur laquelle est tendue une corde ! Un siècle plus
tard, Heinrich Scheibler de Krefeld invente « l’aura »
: un assemblage de vingt guimbardes au registre élargi.
Le chant harmonique
essaime également ses étranges graines sonores non
seulement en Asie Centrale mais aussi chez les chanteuses Xhosa
d’Afrique du Sud et les papous de Nouvelle-Guinée. L’emploi
d’un instrument qui entre en vibration avec la cavité buccale
se retrouve chez les Xhosa qui tiennent l’arc musical entre leurs
dents, en Irlande avec la guimbarde, en Australie avec le didgeridoo,
ou encore en Papouasie où un coléoptère attaché
par une patte est maintenu près de la bouche. C’est lui qui
assure le chant continu !
Chants mongols
et touvas
Les chants diphoniques
accompagnent chaque humeur de la nature, chaque cri d'animaux, le
cycle des saisons, le quotidien du chasseur autant que celui du
méditant.
Chez les touvas, on peut ainsi dénombrer
des formes et des variations de style en fonction du lieu géographique,
des éléments naturels, des rites magiques et des scènes
de la vie familiale : le xovu kargyraa des steppes et le dag kargyraa
des montagnes, le chant de la cigale chylandyk ou celui de la grue
noire, le chant des humeurs tristes kangsyp, les chants de gorge
xomej et de nez dumchuktaar, la berceuse opej-xomej…
Enfouis dans les
nuits de l’Oural, les chants uzliau des paysans Bachkirs reproduisent
le son de la guimbarde. En 1840, Manuel Garcia, dans son Mémoire
sur la voix humaine présenté à l’Académie
des sciences relate que ces paysans qui conduisent les chevaux à
Saint Pétersbourg « possèdent l'étonnante
faculté de produire à la fois deux parties parfaitement
distinctes : une pédale et une mélodie dans l'aiguë.
» Il ajoute que leurs voix ressemblent à un son faible
de guimbarde et que ce phénomène n’est pas lié
à « une conformation vicieuse » de l'appareil
phonatoire ou à une supercherie.
En 1964, les travaux
d’Aksenov mettent en évidence la technique des deux sons
simultanés (« zweitstimmiges Sologesang »). En
1973, deux ethnomusicologues Hamayon et Helffer parlent de «
voix guimbarde ou voix dédoublée ». Dix ans
plus tard, Harvilahti et Kaskinen la rebaptise « overtone
singing » : harmonique chantant. Les travaux récents
de Zemp et Hai ont complété en France les recherches
sur le chant diphonique notamment par l'exploration fonctionnelle
des mécanismes laryngés et l’étude des sonagrammes.
Le raga harmonique
Tout comme le râga
indien possède de multiples tonalités qui sont jouées
selon les heures de la journée, la pratique du chant harmonique
est en étroite connexion avec l'environnement et l’état
psychique du chanteur. En fonction de l'humeur de l’instant, il
émettra un son grave et une mélodie d’harmoniques
qui correspondront intuitivement à l'atmosphère du
moment.
Le chant harmonique
exprime le nomadisme de l’être, son aventure intérieure,
sa faculté à se transformer, à se fondre dans
de nouveaux éléments, à migrer vers des steppes
inconnues sans le bagage du langage, de la culture, de l'écriture.
Chasseur de sons, de formes, de sensations, répondant aux
multiples appels de la nature et des êtres qui l'entourent,
il défriche des espaces vierges et propose de nouvelles donnes
sonores par l’expression vocale.
Sa posture avant l’acte chanté
est chargée des énergies des éléments
: la racine du dos est bien enracinée dans la terre, le ventre
en phase d’inspir est dur comme de la pierre, le souffle tend l’arc
laryngé, la fluidité habite son mental. Il est prêt
à décocher sa flèche sonore, à se dépasser,
à exhaler cette mélodie qui modifiera insensiblement
son dialogue, sa faculté à se transmettre.