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Il faut ici distinguer
deux tendances dans les ordres soufis. La charge émotionnelle
du samâ’ a souvent été associée au diable
et considérée par certains sheikhs comme une manifestation
inférieure de l’être.
L’usage du dhikr
– répétition de mots sacrés – s’est donc répandue.
Il est parfois chanté à voix haute (dhikr jâhrî)
ou intériorisé (khafi). Il s’accompagne de mouvements
de la tête et du buste, en position assise ou debout, d’une
respiration rythmique, et dérive parfois jusqu’aux rives
du samâ’.
Il est difficile
de comparer le dhikr au mantra - bien qu’il y ait des points communs
comme son aspect répétitif - car le premier est une
remémoration, un retour à la mémoire des origines
alors que le second est une sublimation des vibrations de la Parole,
une Voie énergétique.
Sur un plan physiologique,
que se passe-t-il ? Pourquoi un chant accompagné de mouvements
engendre-t-il une audition hallucinée, un climat extatique
propice à toutes les errances de l’esprit ?
D’abord, il y
a nécessité de créer un nouvel espace, d’effacer
les marques spatio-temporelles. Dans certains ordres initiatiques
occidentaux, on bande les yeux de l’initiable et on le fait déambuler
jusqu’à ce qu’il perde tout repère, afin qu’il se
focalise sur sa réflexion, sur la démarche qu’il entreprend
et qui nécessite le deuil de son passé.
C’est toujours
ce désir de l’homme d’élargir sa cage. Les balancements
et les girations de la tête agissent sur l’oreille interne
- donc sur l’équilibre et les systèmes nerveux – et
la respiration parfois rauque et haletante – le dhikr de la scie
par exemple – provoque une hyperventilation qui peut conduire à
l'évanouissement, voire au décès du pratiquant
: sortir l’âme de sa cage ! C’est pour cette raison
que chez les derviches, l’absence de cris, le contrôle de
soi et l'intériorisation des sons sont de rigueur.
Se révéler
Toutes les étapes
mystiques peuvent être vécues consciemment dans le
tawâjud, de l’extase à la communion personnelle avec
le Bien-Aimé. Pour certains maîtres de l'ordre, «
le soufisme est le contrôle des facultés d’attention
sur le souffle ».
A un degré
encore plus élevé appelé maqâm, le pratiquant
perçoit le Verbe de Dieu à travers les chants de la
nature, les silences habités du quotidien le remplissent
de joie et provoquent l’extase. Toujours ce retour à la mémoire,
au commencement, au Big Bang, au Souffle qui anima toute chose :
« le Bien-Aimé en prononçant le Fiat a réveillé
l’amant du sommeil de la non-existence. L’ardent désir de
cette musique pénétra sa conscience secrète,
l’amour s’en rendit maître, le calme intérieur et apparent
se transforma en danse et mouvements spirituels », nous dit
le poète Erâqi.
Toute la problématique
réside dans la relation que nous avons avec le son. Comment
retirer nos voiles égotiques, dévoiler notre âme
sans que notre voix, nos gestes trahissent notre recherche, ne révèlent
que les parcelles inférieures, primaires, bestiales de notre
être ? Faut-il entrer dans le cercle des sons, se placer dans
la neutralité de son centre ou au contraire rester prudemment
à l'extérieur?
Le sheikh reste
souvent en-dehors du cercle. Ce qui ne veut pas dire qu’il n'insuffle
pas sa force et sa présence au groupe. Il est en apparence
excentré et pourtant il est le moteur immobile. Il est celui
qui sait traverser l’autre côté du son, qui sait donner l'impulsion, l’étincelle, le Fiat nécessaire
à l’émergence des chants et des danses. Tout aussi
nécessaire, l’arrêt brusque de la mélodie (salâm)
rompt le charme de l'extase afin que les sons se prolongent dans
le silence.
La musicothérapie
soufie
La musique soufie
a-t-elle des vertus thérapeutiques spécifiques ? Si
vous bercez un bébé en lui chantant doucement Lâ
illâh llâh, nul doute qu’il s'endormira, mais on obtient
le même résultat avec frère Jacques.
Pour les soufis,
« les quatre éléments en rapport avec les humeurs
du corps sont en relation avec les quatre cordes du ‘ûd »,
l’ancêtre de notre luth occidental. Le ney, la flûte
en roseau qui accompagne leurs chants, est dite "à
neuf yeux", en rapport sans doute avec les centres énergétiques,
et chaque partie du corps reçoit les vibrations qui lui correspondent.
Bien sûr, on ne peut nier l’influence de l’hindouisme et du
bouddhisme chamanique sur la musicothérapie soufie. Le plus
bel exemple étant celui du maître Bahâoddin Naqshband
qui s'inspira de la science des chakras et pratiquait une forme
de dhikr intériorisé. Il fonda un ordre soufi et sa
notoriété s'étendit en Asie Centrale. Il habitait
un lieu prédestiné : « la citadelle des hindous
».
Un siècle
plus tôt, à Byzance et en Anatolie, on utilisait dans
certains hôpitaux un étrange orgue (qui portait un
nom grec l’angalyuûn !) ou encore des bruits d'eau comme support
harmonisant pour les aliénés.
Les effets thérapeutiques
de la musique, tels qu’ils sont encore étudiés aujourd’hui
à l’université d’Istanbul, reposent sur la théorie
du tempérament de chaque nature vivante et de ses musiques
internes. Les douze modes classiques des mélodies du sama’
et ses multiples modulations agiraient ainsi par sympathie sur le
concert de l'être.
Les attitudes, les
chants, les danses attestent en effet qu’une transformation s'opère
lorsque l’on participe pleinement à ces chants d’extase ;
les soufis la justifient par une Présence surnaturelle, une
hadra, mais elle peut être simplement le chant d’un dépassement
de soi.
Pratique
d'un chant de dévotion
Asseyez-vous en
tailleur. Fermez les yeux et détendez-vous bien. Focalisez-vous
sur votre respiration et respirez le plus bas possible au niveau
abdominal. Soyez bercé par une légère brise.
Votre corps se laisse porter par ce souffle et lâche prise.
Répétez en vous-même :
Lâ illâha
illâh llâh…
Trouvez votre rythme
intérieur et sentez ces mots grandir en vous. Ne les analysez
pas. Pénétrez dans leur substance, leurs vibrations.
Nourrissez-vous de ces sons. Participez. Naturellement, votre corps
s'abandonne à cette mélodie intérieure. Vous
êtes en harmonie avec elle.
Chantez à
présent en insistant sur les consonnes L et le h aspiré
de illâha. Développez votre chant. Purifiez-vous. Libérez-vous.
Laissez-vous guider par votre voix. Vous n’entendez-plus que les
voyelles â-i-â-a-i-â-â, les consonnes se
sont "dissoutes" dans l’espace.
Puis cessez de chanter
et soyez à l’écoute de votre chant qui se prolonge
dans le silence.
Un
peu d'humour : la meilleure des thérapies
Selon
un récit hassidique, "il est dit
qu'au temps de la création, on désigna
à chaque créature vivante les devoirs
qu'elle aurait à accomplir et que les
anges suggérèrent ensuite à chacune
d'elles de déterminer la durée de sa
vie. Après qu'on eut fait savoir au
cheval que des hommes monteraient sur
son dos, il dit : "Dans ce cas,
s'il vous plaît, vingt ans de vie seront
suffisants pour moi!". Quand on
dit à l'âne qu'il porterait de lourdes
charges et qu'il entendrait des jurons,
il dit : "Je serais satisfait avec
vingt années, moi aussi." Quand
on dit au chantre qu'il n'aurait rien
d'autre à faire qu'à chanter des hymnes,
celui-ci demanda pour soixante ans de
vie. Les anges sentirent que c'était
trop et suggérèrent quarante. Le chantre
protesta : "Je pense que je devrais
obtenir soixante ans!" Alors les
anges prirent dix années de la vie du
cheval et dix années de la vie de l'âne,
et les ajoutèrent aux quarante
du chantre. C'est pour cela, disent
les juifs, qu'un chantre chante magnifiquement
les quarante premières années de sa
vie, qu'il résonne comme le hennissement
d'un cheval les dix suivantes et qu'il
brait comme un âne les dix dernières."
Extrait
de "Plus on est de sages,
plus on rit", Eric Edelmann (Le
Relié)